À Celle que J’étais Avant le Rouge

The Red Pen Collective | La Plume Rouge
·
mars 5, 2026

Par Nawal Eddaoudi

« À celle que j’étais avant le rouge » est un recueil de lettres, de poèmes et de confidences écrits par des femmes de tous âges, de tous horizons.


Des voix multiples réunies autour d’un moment commun : celui où le corps s’est mis à parler, à sa manière, à travers le sang, la surprise, la honte, la fierté, la transformation.

Avant que tout commence

Si tu pouvais écrire une lettre à la jeune toi, juste avant ses premières règles…
Que lui dirais-tu ? Que voudrais-tu qu’elle sache de ce qui l’attend, du corps, du sang, de la vie, de la beauté d’être femme ?

Le jour où ton corps a parlé

Souviens-toi de ce moment, où étais-tu, que ressentais-tu, que s’est-il passé en toi ?
Écris-le comme une scène, ou comme un souvenir flou, entre gêne, mystère, et fierté.

Ce que j’aurais voulu qu’on me dise

Y a-t-il une phrase, un regard, une présence que tu aurais aimé recevoir ce jour-là ?
Qu’aurait changé ce mot, ce geste, cette tendresse ?

Le rouge comme symbole

Si ce premier sang représentait quelque chose, que serait-il ?
Un départ, une perte, une renaissance, une initiation, une révolte ?
Laisse venir l’image, la métaphore, la couleur.

Le corps qu’on apprend à aimer

Comment ton rapport à ton corps a-t-il évolué depuis ?
Écris sur la transformation : ce que tu as dû apprivoiser, guérir, ou célébrer.

Les femmes de ta lignée

Pense à ta mère, ta grand-mère, tes tantes, ou d’autres femmes.
Qu’ont-elles transmis, consciemment ou non, à travers le silence, les gestes, les récits ?
Que veux-tu continuer, ou transformer ?

À celle qui s’est sentie “sale” ou “perdue”

Écris-lui une lettre de pardon, de compassion ou d’amour.
Dis-lui ce que tu sais aujourd’hui, ce que tu as appris sur la force, la douceur et la dignité.

Et maintenant ?

Que représente ton cycle pour toi aujourd’hui ?
Un fardeau ? Un rythme sacré ? Une source de puissance ?
Comment vois-tu ce lien entre ton sang, ta créativité, ta nature ?

Avant que tout commence

Ma Camille,

C’est un premier mai que tu vas découvrir cette partie-là de toi. Je ne crois pas que tu sentiras en toi un changement instantané mais aux yeux du monde ce jour-là marque le reste de ton existence. J’ai mis du temps à le comprendre mais en vérité ce jour-là te rapproche de toi, de ce qu’il y a de plus sacré en toi. Ce qu’on appelle d’ailleurs le féminin sacré. Il te permet de comprendre que tout est cyclique et que tu vis en harmonie avec l’univers, que tu es semblable à la lune et que toutes ses phases sont des reflets de la profondeur de ton être. Tes cycles menstruels te rappelleront comme tu es puissante, vivante et merveilleuse. Ton corps est merveilleux, c’est un temple que tu dois toujours veiller à honorer, à traiter avec soin et amour. Ça va prendre du temps pour trouver du confort dans cet inconfort mais petit à petit tu y parviendras. Les règles peuvent être perçues comme sales, elles peuvent être sexualisées également ou même être un sujet tabou mais il n’en est rien. C’est la magie de la vie qui s’exprime en nous.

Le jour où mon corps a parlé

C’était un premier mai, j’étais chez des amis de mes parents avec mon amie d’enfance. J’ai senti quelque chose d’anormal sortir de mon entre-jambe. Je me revois baisser mon pantalon blanc aux toilettes et découvrir la tache de sang. J’ai eu peur mais j'ai tout de suite. On en parlait avec les copines à l’école et ça me semblait abstrait mais je savais que ça arriverait.

Heureusement j’étais en terrain familier alors je ne me suis pas sentie seule. Je ne sais pas ce que j’ai ressenti ce jour-là. Je n’ai pas le sentiment que quelque chose a changé brutalement.

Je ne me suis pas sentie seule et dépassée. J’ai bien vécu le moment.

Le rouge comme symbole

Les premières règles c’est le premier pas vers soi.

Le corps qu’on apprend à aimer

Avoir mes règles m’a rapproché de mon corps et de mon moi intérieur. J’ai eu des règles douloureuses, chaque mois mon corps était en vrac, ça impactait mon système digestif, je n’arriverais pas à gérer le flux de sang, je me sentais sale parfois et puis les années passent; on grandit, on apprivoise mieux son corps, on prend la pillule aussi qui canalise les douleurs. Au début je prenais une pilule qui me coupait énormément de mon corps, de mes émotions, de mes ressenti et puis il y a quelques années j’ai changé et dieu merci car j’ai compris la puissance de pouvoir ressentir son corps vivre au rythme de ses cycles. Aujourd’hui j’aime ressentir les syndromes prémenstruels, j’aime la vibration de mes émotions, j’aime sentir ma présence dans mon corps et le sentir changer au fil des cycles.

Les femmes de ma lignée

Ma mère m’a beaucoup aidée à comprendre mon corps, à prendre le temps de l’observer et de comprendre son fonctionnement. La première fois que j’ai dû mettre un tampon, elle m’a donné un miroir et m’a dit de m'asseoir devant et de regarder ma vulve. Elle m’a expliqué où le mettre et elle m’a conseillé de prendre tout le temps nécessaire. Je l’ai fait seule mais j’ai suivi tous ses conseils et ça m’a beaucoup aidée. Il faut dire que ma mère travaillait en maternité. Elle était anesthésiste et avait donc une douceur et une bienveillance à l’égard des questions sur le corps féminin et les femmes d’une manière générale. Je pense que ça m’a donné des bases pour être à l’aise de découvrir mon corps que j’ai appris à honorer et à considérer comme un temple sacré.

Et maintenant ?

Aujourd’hui mon cycle représente pour moi mon lien avec l’univers. Avec la vie. Avec la lune. Avec le vivant.

-Camille-

Les règles ne sont pas un secret, tout comme mon histoire

Le mot « règles » était et reste encore aujourd'hui un sujet tabou chez mes parents. Ces tabous s'étendaient au-delà de mon foyer, où je n'avais pas le droit d'assister aux cours d'éducation sexuelle à l'école.

Puis, un jour, une de mes tantes est venue me voir et m'a dit : « Tu es en âge d'avoir tes règles. Tu le verras sur tes sous-vêtements, et quand cela arrivera, dis-le simplement à ta mère ou à moi. » Je ne comprenais pas ce qu'elle voulait dire, mais j'étais en fait excitée à l'idée que quelque chose de « nouveau » allait m'arriver.

Quelques mois plus tard, à l'âge de 12 ans, j'ai eu mes premières règles. J'étais en vacances au Royaume-Uni, où je rendais visite à ma famille.

Quelques mois plus tard, à l'âge de 12 ans, j'ai eu mes premières règles. J'étais en vacances au Royaume-Uni, où je rendais visite à ma famille. « Bon, ça ira mieux demain matin. »

Quand je me suis réveillée le lendemain matin, j'ai vu les taches sur le lit, je me suis précipitée dans la salle de bain et j'ai mis ma première serviette hygiénique. C'était tellement inconfortable. Je ne savais pas comment bouger, j'avais peur qu'elle tombe et encore plus peur que quelqu'un la voie.

Le premier jour de mes vacances, j'ai eu mes premières règles. J'étais de mauvaise humeur, en colère contre le monde entier, et j'essayais de comprendre ce qui se passait. Je n'avais pas de frères et sœurs plus âgés à qui parler, et j'étais bien trop timide pour en parler à quelqu'un.

Mes règles étaient assez abondantes et difficiles à gérer. Je m'endormais en fixant le plafond, sans bouger d'un pouce, de peur de salir quelque chose, et devinez quoi ? J'ai quand même réussi à salir les draps dès la première nuit. Mes premiers jours ont été horribles, et je me souviens très bien de cet épisode.

Dans les mois qui ont suivi, les choses ne se sont pas améliorées. Elles ont empiré. J'avais des crampes insupportables qui m'empêchaient de bouger et me donnaient l'impression d'être une statue. Je prenais de l'Advil juste pour tenir le coup toute la journée. Parfois, ces crampes me prenaient pendant que j'étais à l'école, et je finissais par passer toute la journée à l'infirmerie.

Vingt ans plus tard, mes règles n'ont pas beaucoup changé. J'ai toujours l'impression que c'est la première fois. J'ai toujours les mêmes crampes, les mêmes nuits blanches et la même aversion que toutes les femmes du monde comprennent. Mais j'ai appris à vivre avec et j'ai appris à aider ma jeune nièce à gérer les siennes. 

Maintenant que je suis moi-même tante, je sais exactement comment je veux que les filles de ma famille gèrent leurs règles, les choses que j'aurais aimé savoir :

  • Mangez des aliments qui aident à soulager les crampes menstruelles.
  • Ayez toujours une serviette hygiénique dans votre sac.
  • Suivez vos règles à l'aide d'une application ou d'un carnet.
  • Parlez ouvertement des règles à la maison.
  • Vous pouvez faire de l'exercice pendant vos règles, cela aide en fait à réduire la douleur.

Au fil des ans, je me suis informée toute seule, car je n'avais personne à qui poser des questions. J'ai appris ce qu'étaient les règles, pourquoi il était important d'aborder le sujet et de le normaliser, même auprès des hommes, et surtout, qu'il n'y avait aucune honte à avoir. Ce n'est pas une maladie.

-Urmi-

À Celle que J’étais Avant le Rouge

À toi,
petite Yela,
qui marchait dans le monde
comme si tout était encore en craie,
des lignes qu’on efface
d’un revers de main.

Tu ne savais pas encore
que ton corps avait sa propre langue,
un alphabet secret
tissé dans tes os,
dans tes nuits,
dans ces silences que tu croyais vides.

Le jour où le rouge t’a trouvée,
tu as cru que c’était une faute.
Un accident.
Un secret trop lourd
pour ton carnet à paillettes.

Tu as serré les jambes,
le souffle,
et même les mots.
Comme si devenir femme
était un pas
que tu n’avais pas appris.

Mais moi,
celle que tu deviendras,
je reviens vers toi maintenant
avec des bras larges
et un cœur qui déborde de tendresse.

Je veux te dire :
ce n’était ni une fin,
ni une punition.
C’était une porte.

Une porte rouge.
Un seuil vers ta propre force.
Un signe que ton corps
avait commencé à écrire avec toi,
et non plus malgré toi.

Tu ne le savais pas, Yela,
mais ce rouge-là
était la première couleur
de ton courage.
La première preuve
que tu pouvais transformer
la surprise en connaissance,
la honte en lumière,
la peur en langage.

Aujourd'hui,
je porte encore ce rouge en moi.
Mais je le porte haut.
Comme une bannière,
comme une mémoire,
comme la voix de toutes celles
qui ont tremblé un jour
devant leur propre histoire
avant d’apprendre à la raconter.

Alors je t’écris,
à toi qui ne comprenais pas,
à toi qui n’osais pas :
merci d’avoir continué d’avancer,
même avec les genoux qui tremblaient.

C’est grâce à toi
si je suis devenue
celle qui ne se cache plus,
celle qui sait,
celle qui aime,
celle qui parle.

Celle que je suis
après le rouge.

-Yela-

Je m’appelle Nora, et avant les règles, j’étais une frêle silhouette en esquisse.
Je marchais dans ma propre vie comme on traverse un rêve flou : sans edges, sans contours, sans vraiment sentir le poids, ou la grâce de mon corps qui changeait.
J’étais en train de grandir sans m’en rendre compte.

Puis il y a eu cette nuit d’orage.

Le ciel bruissait comme un animal inquiet, la pluie tambourinait contre les vitres, et je sentais, sans le comprendre, qu’un tremblement venait de l’intérieur.
Quand j’ai vu la tache sombre sur les draps, tout mon monde s’est arrêté.
J’ai cru que c’était une erreur, un accident, une catastrophe intime.

Je n’avais pas les mots.
Je n’avais pas de repères.
Je n’avais que le silence, immense, autour de moi.

Au matin, c’est ma grand-mère qui m’a trouvée.
Elle n’a ni froncé les sourcils ni posé de questions.
Elle s’est simplement assise à côté de moi, le dos droit, les mains posées sur sa tasse de thé brûlante.

Puis, dans un souffle qui avait le goût des histoires anciennes, elle a murmuré :
« Les règles ne sont pas une fin, Nora. Les regles, c’est ce que seules celles qui portent la vie, un jour ou pas peuvent connaître. C’est un héritage. Une mémoire qui passe de corps en corps. » Alors, pour la première fois depuis la veille, j’ai respiré.

Ce jour-là, j’ai compris que les règles n'étaient pas un danger.
Pas une faute.
Pas un verdict.
Le rouge était un langage.
Un appel.
Une clé ancienne qui déverrouillait une porte que je ne savais même pas avoir en moi.

À celle que j’étais avant les règles, j’aimerais dire aujourd’hui :
Tu n’étais pas prête et personne ne l’est.
On ne se prépare pas à devenir le lieu d’un mystère.
Tu as tremblé, oui.
Mais tu as tenu, comme toutes celles qui t’ont précédée.
Tu croyais être seule cette nuit-là.

En réalité, tu étais entourée, par toutes les voix, toutes les mains, toutes les femmes qui ont appris à marcher avec cette couleur rouge en elles.
Les règles m'ont surprise.

Elles t'ont bouleversée.
Mais elles t'ont aussi initiée.

Car les règles ne sont pas une rupture.
Les règles sont une racine.

Des racines profondes, invisibles,
plantées dans la mémoire de toutes les femmes,
et qui sont venues te trouver, toi aussi,
au cœur de l’orage.

-Nora-

Ce recueil rassemble des voix différentes, des histoires venues de parcours, d’âges et de cultures variés. Pourtant, toutes se rejoignent autour d’un même moment : celui où le corps a commencé à parler à travers les règles.

En lisant ou en écrivant ces textes, nous réalisons que cette expérience, souvent vécue dans la surprise, l’incompréhension ou le silence, est en réalité partagée par des millions de femmes. Chacune la traverse à sa manière, avec ses émotions, ses souvenirs, ses questions.

Ce livre n’a pas pour but de glorifier ou de dramatiser ce passage, mais simplement de le reconnaître. De dire : voilà ce que nous avons vécu, voilà ce que nous avons ressenti, et voilà comment cela nous a façonnées.

En donnant la parole à ces femmes, nous réaffirmons une réalité souvent mise de côté : ce moment-là fait partie de la vie, fait partie de nous, sans honte et sans tabou.

Il n’est ni une fin, ni une rupture. C’est un changement, un repère, parfois un choc, parfois une étape attendue, mais toujours un évènement qui marque.

Nous espérons que ces pages auront apporté un sentiment de compréhension, de normalité, peut-être même de réconfort.

Et qu’à travers ces témoignages, chacune pourra reconnaître un morceau d’elle-même, ou simplement se sentir moins seule.

À toutes celles d’hier, d’aujourd’hui et de demain : les règles font partie de l’histoire, et vous n’avez jamais eu à le porter en silence.

Cet article a été écrit par Nawal Eddaoudi, dans le cadre du groupe d'écriture La Plume Rouge créé par Dignité Mensuelle.