Par Laura Verbich
Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi « avoir ses règles » est tellement diabolisé, pathologisé et considéré comme honteux par la société, la culture, la religion et le système médical ? Ce n'est pas parce qu'il y a quelque chose de démoniaque, de « mal » ou de dégoûtant dans les menstruations ou chez les personnes qui les vivent. Mais plutôt car les systèmes dominants au pouvoir sont coloniaux et patriarcaux – c'est-à-dire qu'ils sont construits et contrôlés par (et pour) les hommes, et sont intrinsèquement racistes et misogynes. Notre société a une longue histoire d'hommes racistes qui prennent ce qu'ils veulent en créant des récits qui présentent leurs « adversaires » comme non naturels, comme malades, comme devant être éradiqués. C'est facile à voir quand on examine les manières dont les Européens ont colonisé les Amériques et ses peuples autochtones en appelant cela « découverte » et « civilisation » ; ou comment l'Amérique a asservi et assassiné des personnes africaines et caribéennes en qualifiant cela de « juste » et de « progrès ». Le colonialisme est une forme spécifique de violence qui cherche à éradiquer et effacer les cultures, pratiques et expériences de ceux qui sont considérés comme « inférieurs ». C'est à travers ce prisme que nous devons voir la colonisation des menstruations.
Les menstruations en elles-mêmes sont une fonction biologique naturelle, imposée par notre nature humaine. Dans de nombreuses cultures, quand quelqu'un « a ses règles », cette personne est vue comme vivant un moment magique, puissant et sacré, et les personnes menstruées sont traitées avec révérence et respect.Par exemple, «dans certaines régions du Ghana, en Afrique de l'Ouest, les jeunes filles s'assoient sous de magnifiques parasols de cérémonie quand elles commencent à avoir leurs règles. La famille lui offre des cadeaux et lui rend hommage… Elle est célébrée comme une reine». Comme c'est merveilleux d'être célébrée pour cet événement mensuel, et que ce soit vu comme une bénédiction plutôt qu'une malédiction !
Dans notre culture occidentale, nous avons intériorisé la misogynie, ce qui signifie que nous avons commencé à croire les choses terribles qui nous ont été dites sur nos corps et nos expériences. Ce n'est pas seulement quelque chose que nous croyons, mais quelque chose que nous mettons en pratique dans notre vie quotidienne ; le fait de cacher nos serviettes et tampons, à chuchoter entre nous à quel point nous nous sentons mal, à croire que nous sommes faibles et « inférieures » simplement parce que nous avons des règles. Les personnes AFAN (assignées femme à la naissance) ont appris le strict minimum sur leurs propres corps, et ce qui est enseigné est très clinique et biologique, avec un accent sur la reproduction. «Dès le plus jeune âge, les médias, les éducatrices menstruelles, et parfois nos propres mères nous apprennent comment protéger les autres de la vue de notre sang menstruel. Les femmes sont conditionnées à auto-surveiller les processus corporels féminins afin de maintenir la "féminité normative" ». La « féminité normative » est un outil du patriarcat qui assigne des rôles et comportements de genre rigides à celles et ceux qui sont considérés comme féminins. Les filles et les personnes AFAN ont exprimé, comme beaucoup l'ont sûrement ressenti, une frustration face à ce type de programme, disant qu'il mène à la confusion ainsi qu'à la désinformation, et qu'il ne répond à aucune de leurs vraies questions ou préoccupations. C'est donc un travail important de déconstruire ces récits, qui deviennent les pierres angulaires sur lesquelles nos croyances culturelles sont construites. Il est impératif de déconstruire ces récits en comprenant pourquoi et d'où ils proviennent en premier lieu, et de les remplacer par des informations accessibles et correctes. Ensemble, discutons de quelques façons dont les récits décoloniaux et féministes sur les menstruations peuvent servir à autonomiser toutes les personnes qui ont leurs règles, et briser les cycles de honte et de dégoût autour des menstruations et celles et ceux qui les vivent.
Une composante importante pour décoloniser le cycle menstruel et nos corps est de décoloniser nos esprits.
Comment faire ? En reconnaissant, nommant, critiquant et contrebalançant ces systèmes de pouvoir inégaux et dominants. Une fois que nous pouvons comprendre pourquoi les récits sont comme ils sont, nous pouvons commencer à les déconstruire et les voir se refléter en nous-mêmes et dans le monde qui nous entoure – et ainsi, nous pouvons aider à éclairer le chemin pour d'autres qui pourraient être prises dans la toile des mensonges patriarcaux. Les paradigmes dominants, qui sont l'ensemble de normes et d'attentes sociales largement cru, compris et accepté, renforcent les expériences et la compréhension du monde des hommes, et les femmes sont laissées à médiatiser nos expériences et notre compréhension de nos corps féminins à travers des lentilles androcentriques. Cela nous laisse, les personnes AFAN, à médiatiser nos expériences et comprendre nos corps à travers une lentille coloniale, androcentrique et hétéronormative – c'est-à-dire, une vision du monde qui centre les hommes et femmes blancs, cisgenres, hétérosexuels et valides comme la norme. En fait, ceci est scientifiquement et historiquement traçable : ces modèles de « normal » et de « statistiquement commun » ont été élaborés à partir de standards européens blancs et ont été expressément utilisés afin d'apaiser les peurs des colons qui se sentaient menacés par les populations autochtones autour d'eux.
L'histoire médicale a construit ses connaissances sur cette base.
Ce n'est qu'en 1869 à l'Université d'Édimbourg, en Écosse, que la première femme médecin, Jex-Blake, a été autorisée à pratiquer la médecine, et elle a découvert qu'«une énorme quantité de souffrances évitables survenait parce que les filles et les femmes avaient peur de révéler leurs préoccupations intimes à un homme»Elle a été pionnière dans la cause de combler le fossé entre les médecins « humain d'abord », dont le modèle de la norme était les hommes, et a aidé à mettre en lumière les problèmes des femmes et la honte féminine. L'une des croyances de l'époque «le physiologiste allemand Eduard Freidrich Wilhelm Pflüger soutenait que les menstruations avaient une cause neurologique… Puisque les menstruations étaient un processus involontaire, on pensait que les femmes n'avaient aucun contrôle sur leur impact sur leur système nerveux». C'est incroyable, n'est-ce pas, de constater que notre premier réflexe (en médecine, psychologie et sociologie) face à quelque chose que nous ne comprenons pas, est de le diaboliser… d'en faire un défaut féminin, une erreur, un problème.
Armé.e.s de ces informations, nous pouvons enfin choisir de nous libérer de ces « standards » et commencer à comprendre nos corps dans toute leur complexité, en réparant nos croyances dépassées sur les règles. Nous savons maintenant que «les menstruations sont une partie centrale de la physiologie féminine, et que nous subissons à la fois la projection d'idéologies menstruelles misogynes et le contrôle imposé de nos corps et de nos menstruations par les systèmes patriarcaux». Gardons quelque chose d'important à l'esprit en continuant : toutes les femmes ne sont pas menstruées, et toutes les personnes menstruées ne sont pas des femmes. Les personnes non-binaires et les hommes trans sont quelques exemples de non-femmes qui sont menstrué.e.s, et il est impératif que nous concentrions notre plaidoyer et notre compréhension sur cette vérité biologique. Il existe de nombreuses rhétoriques transphobes sur les règles, notamment que les seules personnes qui saignent sont les « femmes biologiques » – ceci est encore une fois une construction coloniale et patriarcale, et a été prouvé tout au long de l'histoire et de la science médicale comme étant incorrect. Ceci, couplé à la relation entre les menstruations et la féminité, joue un grand rôle dans la diabolisation des menstruations. « Dans… les sociétés patriarcales occidentales, les menstruations et les femmes ont été intentionnellement connectées (pour des raisons biologiques et sociales) afin de fournir la preuve que les femmes sont problématiques et pour justifier le contrôle de nos corps et notre place dans la société. Le sang menstruel a été assimilé au danger comme une maladie, symbole de mort, pollution, saleté, ou simplement comme "autre" – signifiant quelque chose que les corps masculins ne font pas. Jusqu'à récemment, le sang menstruel a aussi été, à quelques exceptions près, assimilé aux femmes. Ainsi, les femmes en tant que classe ont été construites comme dangereuses. En d'autres termes, ce ne sont pas simplement les "personnes menstruées" qui sont considérées comme dangereuses, mais les femmes. Les femmes sont dangereuses parce que nous sommes menstruées.».
De nombreuses religions (comme le christianisme, le judaïsme et l'islam) prêchent que le sang menstruel est impur, et que les femmes ne devraient pas effectuer certains actes pendant leurs règles, ancrant le récit dans nos esprits et nos psychés que les femmes sont dangereuses et inférieures aux hommes en raison de notre biologie. Ce sont de vieilles croyances profondément enracinées transmises de génération en génération et à travers la culture comme normes sociétales. Ce sont des croyances nuisibles qui perpétuent la stigmatisation, les personnes AFAN en viennent à croire que le sang menstruel est sale – et dons elles le sont aussiNous intériorisons, encore une fois, cette stigmatisation, cette honte, ce « petit secret sale ». Nous devenons déconnectées de nos propres corps, de nos propres expériences et de notre communauté. C'est ce que fait le colonialisme : l nous déconnecte de nous-mêmes pour nous vendre le récit dominant comme vérité. Mais maintenant, nous sommes plus informé.e.s, plus autonomisé.e.s et nous connaissons la vérité. Nous pouvons embrasser notre propre expérience incarnée et nous reconnecter à nos corps et à nous-mêmes en embrassant notre sang, en reprenant notre pouvoir dans nos règles et en réécrivant les récits de ce que signifie être menstrué.e.
Alors, comment avançons-nous dans la possession et la réécriture de nos corps, notre sang, notre communauté, notre récit ?
Nous venons d'accomplir la première étape : comprendre les façons dont nous avons été trompé.e.s et blessé.e.s par les histoires coloniales et patriarcales. En déconstruisant d'où proviennent ces croyances, nous réalisons qu'elles ne nous appartiennent pas, et qu'il y a une liberté à pouvoir rejeter ces croyances loin de nous. Cela peut prendre du temps, car pour certain.e.s d'entre nous, ces croyances sont cousues dans le tissu de qui nous sommes ; pour d'autres, la pratique du désapprentissage vient plus facilement. L'important est de ne plus nous faire honte de « ne pas guérir assez vite ». Au lieu de cela, nous devons continuer à apprendre et désapprendre, à nous connecter avec nos ami.e.s et nos communautés et nous rassembler pour célébrer nos menstruations. Nommons le préjudice – le colonialisme et le patriarcat – et nommons la vérité – nous sommes parfait.e.s, entier.e.s et complets, tel.le.s que nous sommes. Ensemble, rappelons au monde pourquoi nous sommes une force avec laquelle il faut compter : nous saignons et nous ne mourrons pas. Notre sang est sacré, pas toxique. En fait, notre sang peut guérir car il est riche en cellules souches et en tissus régénératifs, ainsi qu'en contenant des informations importantes pour notre santé globale. Plus nous savons, plus nous devenons autonomisé.e.s. Et si nous étions si puissant.e.s et magiques avant, imaginez ce que nous pouvons faire maintenant ?!
Œuvres citées
- Brink, Susan. Some Cultures Treat Menstruation With Respect. NPR, 2015.
- Clancy, Kate. Period: The Real Story of Menstruation. Princeton University Press, 2023.
- Cleghorn, Elinor. Unwell Women: Misdiagnosis and Myth in a Man-Made World. Penguin Random House LLC, 2021.
- Derr, Anna Lisa. Resacralizing Female Blood: Overcoming “the Myth of Menstrual Danger.” 2021. Pacifica Graduate Institute.
- Schmitt, Margaret L et al. ““It always gets pushed aside:” Qualitative perspectives on puberty and menstruation education in U.S.A. schools.” Frontiers in reproductive health vol. 4 1018217. 21 Oct. 2022.
- Simpson, Katie. Dirty Blood: Religious Taboos Around Menstruation. Medium. August 2016.
- Stevens-Uninsky, M., Barkhad, A., MacDonald, T. et al. Decolonization in sexual and reproductive health research methods: a scoping review. BMC Health Serv Res 24, 1460 (2024).
Cet article a été écrit par Laura Verbich, dans le cadre du groupe d'écriture La Plume Rouge créé par Dignité Mensuelle.